Moi, tu m'entendras, tu m'entendras mieux. Il arrive que l'on fasse un rêve. On s'y prend, on y croit, on l'aime. Le matin en ouvrant les yeux, deux mondes s'entremêlent encore. Les visages de la nuit s'estompent dans la clarté. On voudrait se souvenir, on voudrait les retenir. Ils glissent dans vos mains, la réalité brutale du jour les rejette. De quoi a-t-on rêvé se dit-on ? Que se passe-t-il ? Qui embrassais-je ? Qui amais-je ? Qu'est-ce que je disais et que me disait-on ? On se retrouve avec le regret imprécis de toutes ces choses qui furent ou qui semblaient avoir été. On ne sait plus ce qu'il y avait autour de soi. On ne sait plus.
Des cordes encore t'enlacent que je n'ai pas dénouées. Ou que je n'ai pas coupées. Des mains s'accrochent encore à toi et te retiennent.
Ce toi n'est pas toi. Ce sont des objets étrangers, des adhérences, des parasites monstrueux. Le gui poussant sur la branche n'est pas la branche, le lierre qui grimpe sur le mur n'est pas le mur. Tu ploies sous le fardeau, tes épaules sont courbées, c'est cela qui te vieillit. Et ces boulets que tu traînes, c'est cela qui entrave ta marche. Des tonnes, des tonnes, ça pèse des tonnes. Comment as-tu pu traîner cela toute une vie ! Je me demandais pourquoi tu étais voûté, c'est à cause de ce sac. Et de cette besace. Et de ces godasses de rechange.
Du calme ! Tu n'en auras plus besoin de ces chaussures de rechange. Ni de cette carabine, ni de cette mitraillette. Ni de cette boîte à outils. Ni de ce sabre. il a l'air d'y tenir. Un vieux sabre tout rouillé. Laisse-moi donc faire. Sois sage. Tu n'as plus besoin de te défendre. On ne te veut plus que du bien; des épines sur ton manteau et des écailles, des lianes, des algues, des feuilles humides et gluantes. Elles collent, elles collent. Je les décolle, je les détache, elles font des taches, ce n'est pas net. Le rêveur se retire de son rêve. Voilà, je t'ai débarrassé de ces petites misères, de ces petites saletés. Ton manteau est plus beau maintenant, tu es plus propre. Ca te va mieux. Maintenant marche. Donne-moi la main, donne-moi donc la main, n'aie plus peur, laisse-toi glisser, je te retiendrai. Tu n'oses pas.
Il s'imagine qu'il est tout. Il croit que son être est tout l'être. Il faut lui faire sortir cela de la tête. Tout sera gardé dans une mémoire sans souvenir. Le grain de sel qui fond dans l'eau ne disparaît pas puisqu'il rend l'eau salée. Ah, voilà, tu te redresses, tu n'es plus voûté, tu n'as plus mal aux reins, plus de courbatures. N'est-ce pas que c'était pesant ? Guéri, tu es guéri. Tu peux avancer, avance, allons, donne-moi la main. Ne courbe plus tes épaules puisque tu n'as plus de fardeau... ne te baisse pas, surtout, ne tombe pas. Monte, monte. Plus haut, encore plus haut, monte, encore plus haut, encore plus haut, encore plus haut. Tourne-toi vers moi. Regarde-moi. Regarde à travers moi. Regarde ce miroir sans image, reste droit... Donne-moi tes jambes, la droite, la gauche. Donne-moi un doigt, donne-moi deux doigts... trois... quatre... cinq... les dix doigts. Abandonne-moi le bras droit, le bras gauche, la poitrine, les deux épaules et le ventre. Et voilà, tu vois, tu n'as plus la parole, ton coeur n'a plus besoin de battre, plus la peine de respirer. Cétait une agitation bien inutile n'est-ce pas ? Tu peux prendre place.
Pix by Me, Brixham